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Martinique | Les entretiens exclusifs DOMactu

Entretien avec Christian Boutant

Christian Boutant
Au-delà d'être un passionné de musiques caribéennes, depuis 1980 : Christian Boutant est le délégué régional de la SACEM en Martinique. En 2006, afin de faire avancer l'un des patrimoines martiniquais, qu'est la musique, il crée avec d'autres passionnés, le Comité Martiniquais de la Musique. Il est venu sur DOMactu donner sa vision sur la musique martiniquaise.
Samedi 2 décembre 2006 06:30 | DOMactu.com | Par Frédérique Laurent

DOMactu : Imaginons que vous êtes en campagne, hors de la Martinique, face à des étrangers, comment présenteriez-vous la musique martiniquaise ?

CB : Le problème c'est que je vais faire référence à des artistes, après on risque de demander pourquoi ceux la, mais pas les autres. Moi, je leur dirais qu'à la Martinique, " il y a des musiques ". Il y a d'une part la tradition, que j'appelle la tradition rurale qui se déclinerait  avec Ti-Emile, Ti-Raoul, etc… C'est vraiment quelque chose de très fort, de très authentique ! Il y a aussi la musique traditionnelle dite mélodique, avec Jean-Guy Vadeleux, Gertrude Seinin, Céline Flériag, et bien d'autres. Il y a la musique du zouk bien sûr et enfin il y a également ce concept qu'on appelle Biguine Jazz, qui est une musique moderne.  En Martinique, il y a aussi le dance-hall, un dance-hall local. Donc si vous voulez, il y a 5 typologies d'expressions fondamentales dans les musiques martiniquaises.

DOMactu : Vous ne feriez pas le choix d'en prendre qu'une seule pour défendre les couleurs de la Martinique ?

CB : Non ! Je pense que nous sommes un pays de diversités et de métissage. Il est important effectivement que nous puissions l'exprimer. Tout le problème c'est d'être nous même ! Et je crois que nous ne sommes pas, en Martinique, une unicité, mais une multiplicité. Et Il faudrait qu'on en soit conscience afin de coordonner cette multiplicité, cette diversité.

DOMactu : Concrètement, comment se porte la musique martiniquaise ?

CB : Aujourd'hui, il me semble qu'elle est ballotée dans une mondialisation qui la met en concurrence avec beaucoup d'autres musiques importées. D'autre part, elle est fragilisée dans la production discographique. Très fortement, car la production a baissé de 48% en 3 ans. Donc c'est très important. Mais elle est aussi fragilisée car nous, martiniquais, on ne croit pas à notre musique. Je n'ai pas le sentiment que notre société est préoccupée par la gestion de sa musique, de son art de manière générale. Parce que cela nécessite des comportements : aujourd'hui, des gens copient des morceaux, ils copient du Marcé, ils ne comprennent pas que les artistes ont besoin de ça pour vivre. D'autre part, allègrement on est à la musique étrangère. On est plus haïtien que martiniquais ! Plus reggae que martiniquais ! ou plus salsa que martiniquais ! Effectivement, chacun peut avoir la liberté des goûts, mais un peuple doit défendre sa musique. Je pense que la musique martiniquaise est victime de la fragilisation identitaire de nos populations.

DOMactu : Donc selon vous, nous allons trop voir ailleurs, mais que faudrait-il faire pour que les martiniquais reviennent vers leur musique ?

CB :  Je n'ai pas la solution ! Mais ce que je peux dire, c'est que ça peut se faire par un changement idéologique. C'est comme dans le problème du réchauffement climatique, on demande de changer certains comportements. Donc il faut que l'environnement du paysage audiovisuel soutienne mieux la création, je n'ai pas le sentiment que ça soit le cas. Il faut que les festivals répondent à des optiques particulières, que la distribution de la musique dans les hôtels de tourisme soit faite de la façon la plus efficace possible. Cela suppose beaucoup de choses ! Je pense qu'il faut comme à la Réunion, un pôle régional de développement de la musique, il faut d'une structure unique qui ait pour vocation de dynamiser la production culturelle. Et ne pas  faire  simplement des spectacles, mais aider la création et aider les productions, la discographie, l'audiovisuel. C'est une vraie politique qu'il faut mettre en place, et il faut une mobilisation derrière nos productions. C'est peut être utopique ! (Rires)

DOMactu : Sérieusement, vous  ne pensez pas aussi, qu'il y a trop d'artistes à la Martinique, qui ne font qu'un seul album, et par cette occasion le public s'y perd un peu ?

CB : Je ne sais pas si on peut dire qu'il y a trop d'artistes. Est-ce qu'en France on dit qu'on produit trop de livres chaque année ? Et puis, il peut y avoir des artistes que vous trouvez moches et que le public aime ! Pour moi, ce sont des questions un peu subjectives. Mais, je pense que l'éducation du public est aussi liée à une moins grande disparité de la diffusion.

DOMactu : Que pensez-vous de la promotion faite ces derniers temps en France pour la musique martiniquaise ?

CB : On peut dire qu'il y a eu un moment où un éclatement s'est produit. Je pense personnellement que  cela s'est produit quand Malavoi, Kali, Dédé Saint Prix, Zouk machine, Kassav, la Compagnie Créole, se sont produit là-bas. Chacun a essayé d'intervenir à sa manière, et de trouver un créneau. Il y avait effectivement un dynamisme, mais aujourd'hui il y a une autre génération avec Admiral-T. Je ne sais pas si l'identité est la même ! Je suis très pondérée sur la question. En tout cas, ce que je peux vous dire c'est que la situation n'est plus la même. Ce qui s'est matérialisé de manière spontanée, ne peut pas durer tout le temps. Pour que cet élan puisse perdurer, il faut d'une organisation.  C'est là où je veux en venir, quand je parlais tout à l'heure du pôle régional de développement à la Réunion, qui a pour objectif de faciliter la diffusion de sa musique hors du département. Nous, nous n'avons pas ça en Martinique, nous n'avons pas de pôle d'exportation pour notre musique. En résumé, nous n'avons pas une orientation politique de réseaux.

DOMactu : Autre question brûlante, n'avez-vous pas la sensation que la musique antillaise perd de son identité, quand on voit de plus en plus d'artistes chanter en français pour mieux se vendre dans l'hexagone ?

CB : Ca c'est encore un autre débat ! Je me permets de vous citer Césaire : " C'est l'approfondissement du particulier qui amène à l'universel ". Je pense que Kassav l'a montré, je crois que la langue créole, sans faire de débat, c'est vraiment une forme d'expression qui a une singularité. Et je pense qu'il est fondamental de vouloir la préserver et de l'embellir. Sacrifier une langue, simplement pour des questions de marché, ça ne me paraît pas une démarche qui va vers l'authenticité. Donc je ne suis pas vraiment pour ! Bien que je pense qu'il n'est pas impossible de marier, créole et français, il ne faut pas oublier que nous sommes bilingues. Philippe Lavil et Jocelyne Béroard l'ont prouvé dans le passé. Il est subtil de les mélanger de la manière la plus subtile possible, pour pouvoir atteindre les marchés. Mais faire une compromission qui n'a pas un intérêt artistique, moi je dis non !

DOMactu : Vous avez créé cette année le Comité Martiniquais de la Musique, quel est le rôle de cette association ?

CB : Nous avons l'ambition de rassembler et de créer symboliquement autour de ce comité. Nous avons besoin d'un outil commun pour pouvoir se mettre au service des musiques de la Martinique. Je le dis sans chauvinisme, surtout quand on se penche sur la situation dans laquelle nous sommes. Ce comité a pour but de sensibiliser, proposer, et organiser. L'une des premières opérations que nous avons faites, c'était d'aller au MIDEM, le Marché International du Disque et de l'Edition Musical à Cannes en janvier dernier. Pour cela, nous avions demandé aux collectivités de nous aider, malheureusement jusqu'à ce jour nous n'avons pas reçu tous les fonds, ce qui fait qu'aujourd'hui nous avons des dettes. Il n'empêche qu'au Midem, on a affiché la musique martiniquaise, nous étions huit (Don Miguel, Manuel Césaire…), nous avons pu prendre plein de contacts, nous avons rencontré des responsables de structures d'exportation de musiques francophones dans lesquelles la Martinique ne figure pas. Nous avons rencontré des producteurs de Los Angeles qui nous ont parlé de Malavoi. On s'est rendu compte qu'il y a une traçabilité de l'existence de la musique martiniquaise dans le monde. Et qu'il était important que l'on soit là ! Malheureusement, l'an prochain on n'y sera pas car nous avons des problèmes financiers.

DOMactu : Dernière question pour conclure, vous avez quand même un espoir pour l'avenir de la musique antillaise ?

CB : Oui ! Même si la mondialisation est très forte, mais ça demande aussi que les jeunes ne se laissent pas prendre par les formats qu'on leur propose mais s'appuient sur leurs racines culturelles. Chacun doit garder son identité !

Propos recueillis par Frédérique Laurent.

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Vos commentaires sur cette info

 
1 - > Entretien avec Christian Boutant
Par : francette.livreau@ele2.fr (IP : xxx.xxx.253.131) le 02/05/2007 11:50
J'ai beaucoup aimé votre façon de voir les choses concernant la musique en Martinique mais je suis aussi très interréssé par le faites que nous portons le même nom en effet mon nom de jeune fille est Boutant et mon fils est dans le spectacle en France mais côté technique puisqu'il a son entreprise qui se nomme Prestacles.

Les Boutant sont très nombreux ici mon père était originaire de Charente Maritime.

Continuez votre façon de voir les choses et peut-être aurai-je le plaisir d'avoir de vos nouvelles.

Amicalement
Francette Boutant
 

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